Michaux, Emergences-résurgences, extrait II
On passe par moins d'intermédiaires et qui ne sont pas vraiment intermédiaires, n'étant point partie d'un langage organisé, codifié, hiérarchisé.
On peut peindre avec deux couleurs (dessiner avec une). Trois, quatre au plus, ont pendant des siècles suffi aux hommes pour rendre quelque chose d'important, de capital, d'unique, qui autrement eût été ignoré.
Des mots, c'est autre chose. Même les moins évoluées des tribus en ont des milliers, avec des liaisons complexes, des cas nombreux demandant un maniement savant.
Pas de langue vraiment pauvre. Avec l'écriture, c'est pire. Encombrée par l'abondance, le luxe, le nombre de flexions, de variations, de nuances, si on la fait «brute», si on la parle brute, c'est malgré elle."

Henri Michaux, dessin tiré de "Les feuilles libres", juin 1927
Oh comme j'adhère à ce passage…
Le langage est si policé… Il a plié, s'est soumis, a admis d'entrer dans le monde des civilisés. Il y a de la sensation au cerveau, puis aux émotions, puis à la main, tout un chemin de renoncements, de bienséance, de convenances, même dans les écrits les plus crus, sauf dans les écrits surréalistes peut-être.
Alors que le dessin, la peinture, le trait, sont en mesure d'être en prise directe sur le corps et les tourbillons qui l'habitent. Pas de pensée préalable. Pas de mots. Un mouvement interne et la main part, sans intention, sans autre souci que de tracer fidèlement les secousses qui lui ont été imprimées de l'intérieur, telle l'aiguille d'un sismographe sur le papier.
Mais j'aime aussi les mots. Je les savoure, lorsque je tente de rendre compte dans l'après-coup des aventures qui se jouent dans l'instant, dans l'interstice entre le ressenti et le papier, dans la fascination des traces qui se posent malgré moi – quand tout va bien.
Voir aussi Michaux I
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