Klee, Théorie de l'art moderne (1)
Je suis interpellée par la pensée en allemand. Je m'étais déjà formulé semblable questionnement en tentant de lire le Capital de Marx. Je suis déroutée à la lecture de l'un comme de l'autre. J'ai l'impression d'une pensée méthodique, mais hachée, fragmentée, et mon esprit français plus lyrique ne voit pas du tout où l'auteur veut en venir, ce qui me rend incapable d'en suivre le fil sans en connaître le but.
A la réflexion, il me semble qu'il s'agit d'un problème de syntaxe. Les traducteurs n'y sont pour rien: lorsqu'on pense dans une langue dans laquelle le verbe est à la fin des phrases, il semble logique qu'on pense autrement. Le verbe à la fin de la phrase me paraît autoriser l'orateur à exiger l'attention de son auditoire, à l'emmener pas à pas là où il le souhaite, sans l'en informer à l'avance. Il a ainsi tout le loisir de dérouler logiquement ou chronologiquement les observations qu'il a accumulées pour formuler son hypothèse, prenant son temps, imprégnant ses auditeurs de ce qu'il a noté, puis, forçant l'adhésion, il peut d'un coup asséner sa conclusion, qui découle de la manière dont il a choisi les exemples qui illustrent sa théorie.
De mon point de vue, c'est insupportable. D'une part je ne peux fixer mon attention sur une suite d'exemples sans savoir ce qui les relie, et d'autre part lorsque la conclusion tombe abruptement sans que je puisse relier à ma manière les exemples entre eux pour confronter ma vision des choses à celle de l'auteur, cela me frustre terriblement. Cela me force (si l'intérêt est suffisant) à relire, une fois en possession de l'objectif de l'auteur, afin de pouvoir apporter mentalement des contre-exemples ou une autre manière de relier ceux que l'auteur présente entre eux. Ereintant…
Bien sûr, le but ultime de la création selon le Bauhaus était la construction, et tous les artistes-penseurs qui y ont œuvré ont cherché à déterminer quels en étaient les éléments fondamentaux: cette recherche qui sous-tend les interventions de Klee renforce probablement encore ce sentiment de fractionnement.
Tout bien pesé, je peux enfin m'essayer à lire. N'ayant pas accès à une pensée qui se développe de manière transparente, mais à une sorte de liste d'assertions et d'observations, je fais mon marché. Je pique çà et là des phrases avec lesquelles je résonne, je colle des post-it partout dans le livre.
Je vous ferai part non pas de ce que le livre expose, mais de la façon dont j'y résonne – c'est toujours ainsi que je lis d'ailleurs.

Enfant, j'avais choisi de mettre au-dessus de mon lit une reproduction de ce tableau, qui me touche toujours énormément.
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