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Klee, Théorie de l'art moderne (1)

Publié le par L'atelier d'Annik

Je me suis attelée depuis quelque temps à la lecture de Théorie de l'art moderne, transcription de conférences données par Klee en 1924 à la Société des Beaux-Arts de Iena.
La première question que ce livre me pose, c'est celle de la langue.

Je suis interpellée par la pensée
en allemand. Je m'étais déjà formulé semblable questionnement en tentant de lire le Capital de Marx. Je suis déroutée à la lecture de l'un comme de l'autre. J'ai l'impression d'une pensée méthodique, mais hachée, fragmentée, et mon esprit français plus lyrique ne voit pas du tout où l'auteur veut en venir, ce qui me rend incapable d'en suivre le fil sans en connaître le but. 

A la réflexion, il me semble qu'il s'agit d'un problème de syntaxe. Les traducteurs n'y sont pour rien: lorsqu'on pense dans une langue dans laquelle le verbe est à la fin des phrases, il semble logique qu'on pense autrement. Le verbe à la fin de la phrase me paraît autoriser l'orateur à exiger l'attention de son auditoire, à l'emmener pas à pas là où il le souhaite, sans l'en informer à l'avance. Il a ainsi tout le loisir de dérouler logiquement ou chronologiquement les observations qu'il a accumulées pour formuler son hypothèse, prenant son temps, imprégnant ses auditeurs de ce qu'il a noté, puis, forçant l'adhésion, il peut d'un coup asséner sa conclusion, qui découle de la manière dont il a choisi les exemples qui illustrent sa théorie.
De mon point de vue, c'est insupportable. D'une part je ne peux fixer mon attention sur une suite d'exemples sans savoir ce qui les relie, et d'autre part lorsque la conclusion tombe abruptement sans que je puisse relier à ma manière les exemples entre eux pour confronter ma vision des choses à celle de l'auteur, cela me frustre terriblement. Cela me force (si l'intérêt est suffisant) à relire, une fois en possession de l'objectif de l'auteur, afin de pouvoir apporter mentalement des contre-exemples ou une autre manière de relier ceux que l'auteur présente entre eux. Ereintant…
 
L'esprit de la langue française fonctionne tout autrement me semble-t-il. Nous présentons d'abord les grands traits de ce que nous voulons développer. Nous argumentons, contre-argumentons, nous polémiquons tout seuls s'il le faut. Mais il y a une place au dialogue, à l'autre. Ce balancement, comme une démarche, comme une mélodie et son contrepoint, nous permet d'avancer en souplesse, de convaincre (peut-être) notre auditoire en le prenant en compte. 
C'est exactement cela qui me met en colère devant ces textes traduits: je ne me sens pas prise en compte en tant que lectrice. Sans doute faut-il parler allemand, vivre en Allemagne pour comprendre cette manière de penser. 

Bien sûr, le but ultime de la création selon le Bauhaus était la construction, et tous les artistes-penseurs qui y ont œuvré ont cherché à déterminer quels en étaient les éléments fondamentaux: cette recherche qui sous-tend les interventions de Klee renforce probablement encore ce sentiment de fractionnement.

Tout bien pesé, je peux enfin m'essayer à lire. N'ayant pas accès à une pensée qui se développe de manière transparente, mais à une sorte de liste d'assertions et d'observations, je fais mon marché. Je pique çà et là des phrases avec lesquelles je résonne, je colle des post-it partout dans le livre.
Je vous ferai part non pas de ce que le livre expose, mais de la façon dont j'y résonne – c'est toujours ainsi que je lis d'ailleurs.

Klee01

Enfant, j'avais choisi de mettre au-dessus de mon lit une reproduction de ce tableau, qui me touche toujours énormément.
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T
<br /> il a une façon très intéréssante de lire<br /> je vais acheter des post it<br /> <br /> <br />
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L
<br /> :-) Tu m'en diras des nouvelles…<br />  <br /> <br /> <br />
N
<br /> Cet échange sur les langues est passionnant!. Le rapport du signifiant au signifié varie selon la langue, et au sein d'une même langue il peut aussi être différent s'il fonctionne dans des<br /> champs sémantiques différents (postulat de ma part). Si la pensée utilise le discours pour se construire, elle suivra la chronologie et la syntaxe de ce discours. Les langues germaniques (en<br /> général) ayant tendance à rejeter le verbe le plus loin possible en fin de phrase, la structure de pensée est sans doute modifiée par cette particularité. Il est possible que, de cette<br /> manière, l'exposé des idées soit, lui aussi, plus proche de certaines structures propres à une langue. Ce n'est pas un avis d'expert, et mes cours de linguistique sont loin, loin, loin. J'avais<br /> juste envie de partager quelques idées sur ce sujet.<br /> <br /> <br />
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L
<br /> Je suis encore moins autorisée que toi pour en parler, puisque des cours de linguistique, je n'en ai pas suivi. Mais ton propos va dans le même sens que le mien. Merci de m'avoir lue! Tout de bon à<br /> toi.<br /> <br /> <br />
F
<br /> Bonjour, Annik. J'ai trouvé très intéressant ton analyse (rare!) des mécanismes d'une langue, reflet d'un raisonnement qui influe lui-même sur le tempérament d'un peuple parlant la même langue.<br /> Moi-même, j'ai ressenti et dit souvent de me glisser dans une autre peau en changeant de langue (je vais essayer de trouver ce Barthes  -  tu m'a mise en appétit!)... surtout, s'agissant<br /> de langues des familles aussi différentes que le hongrois, le français ou le russe...  <br /> <br /> <br />
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L
<br /> Merci Flora. Barthes ne parle pas que de la langue dans ce livre s'il m'en souvient bien (ça fait fort longtemps que je l'ai lu, mais à force d'en parler je le relirais bien!). Il parle aussi des<br /> différences entre la culture occidentale (et française dont il est issu en particulier je suppose) et la culture japonaise, à tous les niveaux: idéogrammes contre lettres, fourchettes contre<br /> baguettes…<br /> <br /> <br />
G
<br /> <br /> Ne t'est il jamais arrivée de penser en une autre langue? Ado, je rêvais mes week-end et mes amours en anglais et sentait le tout lié, pour moi, à un vent de rock'n'roll...<br /> La culture Gunter est très abrupte, ils vivent vraiment dans un monde à coté du notre, et oui, ce sont des techniciens... Un livre d'art rédigé comme une notice de tondeuse, rigolo...<br /> Et peut-être, dans six mois, dans six ans, tu liras ce livre comme un joli conte... Il y a des états d'esprits personnels aussi qui rendent parfois des oeuvres obscures... <br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> Si si, après avoir passé un certain temps dans le pays, en anglais et en portugais. C'est assez agréable, je dois dire. J'adore l'expression: "livre d'art rédigé comme une notice de tondeuse"!<br /> Délicieux. Le livre ne m'est pas obscur, c'est le cheminement de pensée qui me rebute! Il y a bien des passages qui me font frémir de plaisir, tu verras dans les prochains articles!<br /> <br /> <br />
J
<br /> Bonjour Annik, je viens de lire ton article sur "Klee, théorie de l'art moderne" et je le trouve fort interessant. Une fois de plus je me suis rendu compte combien la langue est une chose vivante<br /> et exprime la culture et l'identité d'un peuple. Je n'ai jamais vécu la langue allemande comme tu le décris, en CM1 je commencais avec le français comme deuxième langue et en 6°: néerlandais,<br /> français, anglais allemand, latin et grec en option. Tous les films à la télévision étaient en version originale et soutitrés. Après avoir quitté la Hollande pendant une dizaine d'années, j'y suis<br /> retournée visiter des amis et j'ai à peine reconnu le pays que j'avais quitté. Les inscriptions sur les vitrines des magasins étaient en anglais, ou en allemand, la presse est truffée de mots<br /> anglais aussi et le néerlandais a perdu quelques centaines de mots, des mots du quotidien et je vois venir ça en France aussi. Tout doucement mais le français change. C'est peut-être dû au langage<br /> informatique, la mondialisation etc. On finira peut-être par tous parler l'esperanto. Josée.<br /> <br /> <br />
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L
<br /> Merci de ta lecture attentive, Josée. Je pense à ta lecture que j'ai omis de spécifier que ce qui a attiré mon attention sur la corrélation entre langue et forme de pensée il y a longtemps déjà est<br /> un bouquin de Barthes, L'empire des signes.<br /> Ce que tu dis est intéressant: la langue, les langues s'appauvrissent, et indépendamment des différences entre elles, quelle incidence est-ce que ça a sur l'appauvrissement de la pensée?<br /> <br /> <br />