La grande Gargouille, après s'être assurée que son auditoire était toujours attentif, continue son récit:
– Là où j'ai vraiment eu peur, c'était en 1670, ou 75, je ne sais plus (je ne me souviens plus trop). Tous les paysans sont devenus comme fous. Ils ne voulaient plus payer la gabelle. Je les
comprends, note, ils n'avaient déjà pas bien de quoi manger, et il fallait encore qu'ils paient toutes ces taxes et qu'ils engraissent les seigneurs… C'est pareil aujourd'hui, mais on ne s'en
rend pas bien compte. "TVA", ça fait moderne, et on ne voit pas ce qu'on paie. Mais ça n'a pas changé, c'est toujours les plus pauvres qui paient le plus! Vous trouvez normal, vous, qu'il y
en ait qui paient chaque année 1% d'un salaire mensuel en impôt sur le beurre, alors que pour d'autres ça représente 0.0001%? Sans parler du reste… Moi je trouve ça fou, et encore plus fou
que tout le monde se laisse faire! Ah oui, pour en revenir dans ces années-là, eh bien eux ils en on eu marre. Ils étaient tellement en colère qu'ils rentraient dans les bureaux de papier
timbré ou de marquage de la vaisselle en étain, ils pillaient tout, ils criaient « Vive le roi sans la gabelle ! »., ils étaient à deux mille, avec leurs bonnets rouges, armés
de bâtons et de tout ce qui leur tombait sous la main pour casser. Je me rappelle, c'était en mai, il faisait déjà doux… Même les bourgeois s'y mettaient. Enfin ils étaient du côté du plus
fort, ça dépendait des fois. Ils ont même assiégé un duc dans son manoir, pris en otage l'évêque de Nantes. C'est marrant, c'est resté dans les mœurs, maintenant ils font ça avec les patrons
dans les usines. Enfin en 1670, euh 75, ça rigolait pas… Début juin, ils ont envoyé les soldats, mais ça a continué à chauffer, ça a pris dans les campagnes, ça s'est étendu dans toute la
région, ça s'est répandu tout l'été comme un feu de paille. Ça a bien failli être la révolution avant l'heure (bon celle-là je vous la raconterai une
autre fois). A l'automne, ça s'est gâté. L'armée a commencé à pendre des paysans, à détruire des édifices, et même à confisquer les cloches des églises!
On se demande bien qui étaient les cloches. Là où j'ai vraiment eu peur, c'est quand les choucas m'ont raconté que les soldats avaient commencé à décapiter des clochers plus au sud! Je me
suis vue avec plein de soldats en train de grimper sur moi, les pierres du clocher me dégringolant dessus, des trous partout dans les flancs… Et heureusement ça ne s'est pas passé ici. Ouf!
J'ai eu chaud. J'ai chaud d'ailleurs, très chaud. J'ai la tête lourde, lourde, même si elle est coincée dans la terre, j'ai sommeil, je Zzz j'ai Zzzzz je Zzzzz Rhôôôô Zzzzzz.
La grande Gargouille s'est endormie. L'assistance, complètement saisie par son récit, n'a pas bougé. Les occupants du car, chauffeur compris, se regardent, ébahis d'avoir ainsi voyagé dans le
temps, suspendus aux paroles de la grande Gargouille, puis le groupe se défait petit à petit, les uns hochant la tête, les autres commentant le récit, d'autres encore un peu hagards et
regardant la cathédrale d'un œil neuf, montrant du doigt le morceau de corniche d'où la grande Gargouille s'était détachée. Puis chacun est remonté dans le car.
Gélatine et Moulinette, sous le charme, restent un moment près de la grande Gargouille endormie.
– Ben dis donc, souffle Moulinette pensive, quelle conteuse…
– Mhmh… Répond Gélatine en hochant doucement sa tête encore remplie de combats, de bruit et de fureur.
Pleines d'admiration, elles regardent une dernière fois leur amie, puis s'éloignent discrètement sans la réveiller, comprenant qu'elle avait enfin trouvé à qui raconter les siècles
qu'elle avait traversés, et du même coup un sens à cette longue existence.