Vendredi 15 mai 2009
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Qu'est-ce que ce nouveau vocable, qu'on entend fréquemment prononcer dans les médias depuis quelque temps? Je dois dire que je ne le comprends pas.
Crise désigne étymologiquement une décision, un choix, un acte à poser, impliquant un changement.
Par extension, le mot a ensuite désigné des déséquilibres profonds, dans le champ politique, économique, social.
Pour ma part, je trouve déjà cette extension hasardeuse, car elle montre à quel point il est difficile pour le plus grand nombre et en particulier pour les gouvernements et les médias qui en ont
la bouche pleine d'envisager la crise comme quelque chose de salutaire, libérateur, comme un signe de santé indiquant la nécessité d'un changement, comme la radieuse possibilité d'un avenir qui
corresponde mieux aux besoins. Du point de vue des institutions et gouvernements, on parle de "gestion de crise", ce qui consiste à déployer tous les efforts possibles pour tuer l'expression du
problème dans l'œuf; erreur à mon avis explosive.
Humanitaire qualifie des actions philanthropiques, qui visent au bien de l'humanité au nom de la solidarité humaine. Il s'agit d'empathie, de générosité, suivies d'actions pour que nous
vivions tous dans de meilleures conditions. Cet adjectif est splendide.
Mais alors, que signifie l'accolement de ces deux mots: crise + humanitaire?
De l'étymologie, je peux déduire ceci: il s'agit d'une décision à prendre, qui tienne compte des besoins exprimés de manière paroxystique par les populations, de façon à assurer le bien-être et
le bien-vivre de l'humanité.
C'est louable, grand, généreux, magnifique. Compte tenu de la fréquence à laquelle on utilise le vocable en ce moment, ça doit être le signe que les temps changent, que nous prenons enfin en
considération les besoins élémentaires du plus grand nombre d'entre nous, que la suprématie de l'égoïsme s'éloigne: c'est merveilleux.
Là où je ne comprends plus, c'est lorsque je m'attarde sur le contexte de ce généreux vocable.
Il est en général appliqué à des déplacements de population dus à la guerre (Darfour, Soudan, Vallée du Swat au Pakistan, Somalie …), et à rien d'autre. On constate. Les populations quittent
tout, sont décimées sur le chemin, souffrent, s'entassent dans des camps de réfugiés aux conditions de vie insalubres, où tous les fléaux les menacent: séparation des familles, maladie,
malnutrition, famine, prise en otage par certains belligérants…
Où est la prise de décision, à part celle des populations de fuir pour leur survie? Où est la prise en compte des besoins des populations? Il n'est même pas question d'envisager un mieux-vivre,
il s'agit simplement de survivre… On est loin de l'idée philanthropique suggérée par l'étymologie du mot.
A mon sens, ce vocable est utilisé dans un contresens total, lénifiant à souhait et visant à soulager les opinions publiques de leur culpabilité.
Ce vocable dit: "c'est horrible, mais rassurez-vous, on est conscient de ce que ces populations vivent, on compatit, on agit – sous-entendez: on pare au plus pressé, on évite que le nombre de
morts soit par trop culpabilisant, on envoie des couvertures et des médicaments de façon à rendre l'enfer un tout petit peu viable".
Ce vocable vise aussi à soulager le commun des mortels du poids de son porte-monnaie, car il signifie aussi: si on ne fait pas plus, c'est de votre faute, donnez de l'argent, des vivres, des
jouets, des habits, des médicaments, des couvertures, du matériel scolaire…
A l'écoute de cette locution, en un instant on a saisi tout cela. On est empêtré dans sa culpabilité: si l'on a donné, alors on peut se rendormir un sourire béat aux lèvres – bien qu'on n'ait
rien changé au fond du problème. Si l'on n'a pas donné, on porte le fardeau de la culpabilité globale, on soupire à l'unisson des médias en se raccrochant à la certitude qu'"on" s'en occupe,
puisqu'"on" en parle.
C'est pratique de faire porter cela aux citoyens. Les décisions d'une telle ampleur n'ont évidemment pas à être portée par les populations. Les choix doivent être pris au niveau des
gouvernements: aide au niveau logistique, financier, évacuation des populations menacées vers des zones où ces fléaux ne menacent pas et dans des conditions décentes, blocus économique des
gouvernements responsables, etc.
Mais surtout: pourquoi ne parle-t-on pas des armes qui sont les moyens de ces horreurs? D'où viennent-elles? Qui les fabrique, qui les vend, qui les achemine? Qui laisse faire?
Mais aussi: quels sont les enjeux macro-politiques pour laisser pourrir la situation dans un pays, loin là-bas? De quoi détourne-t-on ainsi l'attention des populations dans les autres pays?
Il me semble qu'un nombre raisonnable de réfugiés, d'affamés, comme de chômeurs, est un licol fort convenable pour garder les populations sur le droit chemin de l'obéissance.
Nous entendons ces propos lénifiants tous les jours. Et si nous cessions de gober tout rond les mots avec leur amère pilule, peut-être entendrions-nous ce qu'ils disent réellement? Le sous-discours est si souvent édifiant…
Publié dans : Refaire le monde
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